Je m'appelle Aurélien Dubois. Mes travaux sur Politiquer m'ont souvent amené à interroger une question simple mais essentielle : comment savoir qu'une politique publique réduit réellement les inégalités ? Nous applaudissons des mesures, nous les critiquons, mais il est rare que le débat public s'accorde sur ce que signifie "efficace". Dans cet article, je veux partager une méthode de lecture, des outils concrets et des pièges à éviter pour évaluer la capacité d'une politique à lutter contre les inégalités, en m'appuyant à la fois sur des données, des approches scientifiques et mon expérience de citoyen engagé.
Qu'est-ce qu'on entend par "efficacité" contre les inégalités ?
Avant toute chose, il faut clarifier l'objectif. Dire d'une politique qu'elle est "efficace" peut signifier au moins trois choses différentes :
Ces objectifs ne sont pas identiques et une mesure peut favoriser l'un sans toucher les autres. Pour évaluer, il faut donc commencer par préciser quel résultat on cherche.
Indicateurs à privilégier (et ceux à manipuler avec prudence)
Il existe une multitude d'indicateurs. En voici une sélection que j'utilise régulièrement pour avoir une vision robuste :
Quelques mises en garde : le PIB par habitant ou la croissance économique ne disent rien sur la répartition ; les indicateurs moyens peuvent masquer des inégalités extrêmes ; et certains chiffres (comme les revenus déclarés) souffrent d'évasion fiscale ou de non-déclaration.
Méthodes d'évaluation : comment isoler l'effet d'une politique
La question centrale est celle du contrefactuel : que serait-il advenu sans la politique ? Plusieurs méthodes permettent d'approcher cette réponse :
Ces méthodes demandent des compétences statistiques et des données de qualité. Mais même sans expertise pointue, on peut exiger des études plausibles avant d'attribuer des effets à une politique.
Temps et horizon d'impact : ne pas confondre effets immédiats et structurants
Beaucoup d'actions contre les inégalités donnent des résultats visibles vite (par exemple une allocation financière d'urgence), mais d'autres nécessitent des années pour produire des bénéfices (éducation, prévention santé). Pour ne pas être trompé :
Coûts, efficience et ciblage
Une politique peut réduire les inégalités en termes de résultats, mais à quel coût ? Deux notions importantes :
Le ciblage est un dilemme : un ciblage fin économise des ressources mais peut stigmatiser, créer des effets de trappe à pauvreté ou exclure des personnes éligibles. Des dispositifs comme le revenu de base universel (UBI) sont intéressants car ils suppriment les coûts administratifs du ciblage, mais sont coûteux et leur efficacité redistributive dépend du financement.
Quelle place pour les données qualitatives ?
Les chiffres ne disent pas tout. J'insiste toujours pour croiser l'analyse quantitative avec des enquêtes qualitatives : entretiens, groupes focaux, observations sur le terrain. Ils permettent de comprendre les mécanismes : pourquoi une allocation n'est pas dépensée comme prévu, quels sont les freins culturels à la scolarisation, comment les bénéficiaires perçoivent la mesure.
Exemples concrets
Pour être plus concret : la France a multiplié les mesures pendant la crise sanitaire (primes, chômage partiel, fonds de solidarité). Mesurer leur efficacité demande :
Autre exemple : un programme pour réduire les inégalités scolaires (tutoring, réduction de la taille des classes) doit être évalué via des tests standardisés, le suivi longitudinal des élèves et la comparaison avec des écoles témoins. Les géants de la tech, comme Google ou Microsoft, ont financé des recherches en éducation ; celles-ci montrent que le tutorat ciblé a souvent un excellent rapport coût-efficacité.
Transparence, indépendance et participation citoyenne
Enfin, pour qu'une évaluation soit crédible, elle doit être transparente et indépendante. Je demande toujours :
En tant que citoyen, nous pouvons exiger ces garanties auprès des décideurs : l'évaluation n'est pas une option, c'est un instrument de démocratie. Sur Politiquer, je crois qu'il est de notre responsabilité collective de demander des preuves — pas pour paralyser l'action publique, mais pour la rendre meilleure et plus juste.